La locution « l’homme est un loup pour l’homme » circule dans les conversations, les copies de philosophie et les tribunes politiques avec une attribution floue. Plaute ou Hobbes ? Texte latin original ou reformulation moderne ? La réponse dépend de ce qu’on entend par « auteur » : celui qui forge la formule ou celui qui lui donne sa portée philosophique.
Plaute, Hobbes, Érasme : tableau comparatif des auteurs et des formulations
Trois noms reviennent systématiquement quand on cherche l’auteur de cette phrase. Leurs versions diffèrent, et le sens de la formule change avec chacune d’elles.
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| Auteur | Œuvre | Époque | Formulation latine | Traduction |
|---|---|---|---|---|
| Plaute | Asinaria (La Comédie des Ânes) | Vers 195 av. J.-C. | Lupus est homo homini, non homo, quom qualis sit non novit | L’homme est un loup pour l’homme, et non un homme, tant qu’il ne sait pas quel il est |
| Érasme | Adages | XVIe siècle | Homo homini lupus (repris et commenté) | L’homme est un loup pour l’homme |
| Thomas Hobbes | Du Citoyen (épître dédicatoire) et Léviathan | XVIIe siècle | Homo homini lupus est | L’homme est un loup pour l’homme |
Le tableau met en évidence un décalage souvent ignoré. Plaute est l’auteur de la formule originale, mais sa version complète comporte une condition : l’ignorance de l’autre. Hobbes, lui, supprime cette condition et universalise la menace.

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La phrase complète de Plaute dans l’Asinaria : une traduction tronquée
Dans la comédie latine Asinaria, un marchand prononce cette réplique pour justifier sa méfiance envers un inconnu. Le contexte est commercial, pas philosophique. Le personnage refuse de remettre de l’argent à quelqu’un qu’il ne connaît pas.
La traduction mot à mot du vers complet donne : « L’homme est un loup pour l’homme, et non un homme, tant qu’il ne connaît pas la nature de l’autre. » La subordonnée quom qualis sit non novit fonctionne comme une clause restrictive. La dangerosité n’est pas un état permanent : elle disparaît dès que la connaissance mutuelle s’installe.
Cette nuance change la portée de la citation. Chez Plaute, le loup n’est pas une métaphore de la nature humaine. C’est une image de la prudence face à l’inconnu, dans un registre comique. La formule originale ne dit rien sur la méchanceté innée de l’homme.
Ce que la troncation révèle
La version courte (Homo homini lupus) a circulé via les Adages d’Érasme, qui compilait des proverbes antiques en les détachant de leur contexte dramatique. En isolant la première partie du vers, Érasme a créé une sentence autonome, prête à être réemployée comme axiome moral. Hobbes hérite de cette version déjà tronquée.
Hobbes et le Léviathan : pourquoi la citation change de sens au XVIIe siècle
Thomas Hobbes utilise homo homini lupus dans l’épître dédicatoire de Du Citoyen (1642). Son projet est radicalement différent de celui de Plaute. Hobbes ne décrit pas un trait de caractère mais un état politique : ce qui arrive aux hommes en l’absence de pouvoir souverain.
Dans la philosophie de Hobbes, l’état de nature est une situation théorique où chaque individu possède un droit illimité sur toutes choses. Ce droit produit une « guerre de tous contre tous » (bellum omnium contra omnes). La formule du loup intervient comme illustration de cette guerre hypothétique, pas comme un constat anthropologique définitif.
Un avertissement politique, pas un pessimisme absolu
Hobbes ne s’arrête pas au loup. Il propose une solution : le pacte social. Les individus transfèrent leurs droits naturels à un souverain (le Léviathan) en échange de la sécurité. La phrase fonctionne donc comme la prémisse d’un raisonnement politique.
- L’homme à l’état de nature vit dans la crainte permanente d’une mort violente, ce qui rend la vie « solitaire, misérable, dangereuse, animale et brève »
- Le pacte politique transforme le loup en citoyen : la loi remplace la force comme régulateur des rapports humains
- La formule sert d’argument en faveur d’un État fort, pas de démonstration d’une méchanceté humaine irréductible
Réduire Hobbes à « l’homme est mauvais par nature » est un contresens fréquent. La citation est un diagnostic conditionnel, pas une sentence morale.

Réception religieuse et géopolitique de la formule latine
La postérité de homo homini lupus dépasse largement la philosophie politique. Deux réceptions récentes méritent attention.
Dans le discours religieux contemporain, la formule est mobilisée pour décrire un monde « pré-évangélique » où la violence entre humains justifie l’appel à la fraternité. L’homme-loup devient le symptôme d’une société qui n’a pas encore intégré le message de solidarité, quelle que soit la tradition invoquée.
Dans le débat géopolitique européen, notamment autour des conséquences du Brexit, homo homini lupus sert à désigner le repli nationaliste comme retour à un état de nature hobbesien. La formule latine fonctionne alors comme raccourci rhétorique pour critiquer l’abandon des solidarités collectives.
Un proverbe devenu argument polyvalent
Cette plasticité pose un problème d’interprétation. La même phrase sert à défendre l’autoritarisme (il faut un Léviathan), le pacifisme (la violence appelle la fraternité) et le souverainisme (chaque nation est un loup pour l’autre). Le sens originel de Plaute, limité à la prudence commerciale entre inconnus, a totalement disparu.
Attribuer la citation : Plaute auteur, Hobbes passeur
La question « qui est l’auteur de « l’homme est un loup pour l’homme » ? » appelle une réponse en deux temps.
- L’auteur de la formulation latine est Plaute, dans l’Asinaria, vers 195 av. J.-C.
- L’auteur qui donne à la formule sa dimension philosophique et politique est Thomas Hobbes, dans Du Citoyen (1642) puis dans le Léviathan (1651)
- Érasme joue un rôle intermédiaire en isolant la formule de son contexte théâtral et en la diffusant comme proverbe autonome dans ses Adages
Citer Hobbes seul revient à effacer dix-huit siècles de transmission textuelle. Citer Plaute seul revient à ignorer que la phrase, dans sa version tronquée, n’existait pas encore. La rigueur impose de nommer les deux, en précisant ce que chacun apporte : Plaute le vers, Hobbes le concept.

